Au Yémen, un missile houthi tue des dizaines de recrues
Un missile balistique frappe un camp d'entraînement à Shabwa et tue des dizaines de recrues, l'attaque la plus meurtrière depuis la reprise de la guerre civile.

Shabwa — Les recrues étaient alignées en formation pour une séance d'entraînement lorsque les missiles sont arrivés. Trois missiles balistiques ont frappé lundi le camp d'al-Alam, dans la province yéménite de Shabwa, tuant des dizaines de jeunes hommes qui avaient rejoint les forces de sécurité intérieure et, selon leur propre gouverneur, n'avaient jamais approché une ligne de front. Il s'agit de l'attaque la plus meurtrière depuis la reprise de la guerre civile yéménite, il y a trois mois.
Le bilan n'a cessé de grimper. Le bureau des médias de Shabwa avait d'abord fait état de 53 morts et 200 blessés. Mardi, il a indiqué que le gouverneur Awad bin al-Wazir avait été informé par un comité d'enquête que le nombre de morts s'élevait à 73, avec 14 personnes disparues supplémentaires, selon la BBC. Des responsables yéménites cités par The Hindu ont établi le bilan à 60 morts, avec au moins une douzaine de disparus. Le bilan réel pourrait ne pas être connu avant plusieurs jours.
Ce qui s'est passé au camp d'al-Alam
Le camp, officiellement baptisé centre d'entraînement Martyr Ahmed al-Sulaimani, se trouve dans le district de Jardan, au nord de la capitale provinciale, Ataq. Des recrues de plusieurs provinces y étaient formées pour rejoindre les forces de sécurité intérieure et la police. Les forces armées yéménites, soutenues par l'Arabie saoudite, ont affirmé que les Houthis, soutenus par l'Iran, avaient tiré trois missiles balistiques sur le site ; le gouvernement provincial de Shabwa a confirmé ce nombre dans un communiqué.
Les hôpitaux de la province étaient débordés. Les blessés les plus graves ont été transférés vers le Hadramaout voisin et vers Aden, où siège le gouvernement internationalement reconnu, a déclaré à l'AFP Fahad al-Khalifi, vice-gouverneur de Shabwa. Un responsable du gouvernement local a indiqué à The Hindu que plusieurs blessés avaient été transportés dans des hôpitaux d'autres provinces dans un état critique, et qu'au moins 15 des morts appartenaient à une même tribu yéménite. À Ataq, des appels au don de sang ont été lancés, selon The Guardian.
« Ces recrues n'ont jamais participé auparavant à une mobilisation ni à aucun front », a déclaré le gouverneur de Shabwa, Awad Ibn al-Wazir, dans des propos télévisés diffusés par Al Arabiya. « Elles n'ont aucun lien avec les lignes de front... elles faisaient partie d'une force de sécurité non offensive. »
Ce témoignage est important, car les deux camps contestent la nature de la cible. Le ministre yéménite de l'Information, Moammar al-Eryani, a qualifié l'attaque de crime de guerre, estimant qu'un centre d'entraînement de sécurité intérieure ne constituait pas un objectif militaire. Le porte-parole militaire des Houthis, Yahya Sarea, a affirmé que les missiles visaient un rassemblement de forces « ennemies saoudiennes », dans un camp qui, selon lui, était dirigé par des officiers saoudiens. Les autorités saoudiennes n'ont pas réagi dans l'immédiat.
Comment le Yémen a replongé dans la guerre totale
La guerre au Yémen a commencé en 2014, lorsque les Houthis ont chassé le gouvernement de la capitale, Sanaa. Une coalition menée par l'Arabie saoudite est intervenue l'année suivante pour tenter de le rétablir. Un cessez-le-feu conclu en 2022 avait largement mis fin aux combats, une trêve informelle qui a tenu environ quatre ans avant de commencer à se défaire en juillet, lorsque les Houthis ont annoncé ce qu'ils appellent un « embargo maritime » contre l'Arabie saoudite et ont lancé des attaques de missiles et de drones contre des aéroports saoudiens, des installations pétrolières et des pétroliers en mer Rouge. Ils affirment riposter à ce qu'ils qualifient de blocus saoudien de leur territoire, ainsi qu'à une frappe aérienne sur l'aéroport de Sanaa, qu'ils attribuent au royaume.
L'escalade s'est fortement accélérée en septembre, lorsque les Houthis se sont emparés, lors d'une attaque surprise, de territoires de la côte de la mer Rouge surplombant le détroit de Bab al-Mandeb. Début octobre, les forces progouvernementales, appuyées par la puissance aérienne de la coalition menée par l'Arabie saoudite, ont lancé une vaste offensive pour reprendre du terrain dans l'ouest du Yémen. Elles ont regagné des positions sur la côte surplombant le détroit, mais de violents combats se poursuivent dans la région, autour de la ville de Taëz, assiégée et contrôlée par le gouvernement, et plus au nord, dans les provinces de Marib et d'Al-Jawf.
Le coût humain est croissant pour toutes les parties. Le ministère de la Santé du gouvernement a déclaré la semaine dernière qu'au moins 1 282 personnes avaient été tuées dans le conflit à travers le Yémen depuis le 6 août. Le ministère de la Santé dirigé par les Houthis, dans le nord-ouest, a indiqué que 141 personnes avaient été tuées lors de frappes saoudiennes au cours des sept dernières semaines ; les médias sous contrôle houthi ont rapporté qu'une frappe aérienne saoudienne sur une maison dans la province de Saada, dimanche, avait tué au moins 10 personnes et en avait blessé 23, dont beaucoup de femmes et d'enfants. En Arabie saoudite, au moins 19 personnes ont été tuées dans des attaques houthies contre les aéroports du royaume depuis le début d'octobre. Aucun de ces chiffres ne peut être vérifié de manière indépendante.

Ce que la frappe révèle de la portée des Houthis
Shabwa n'est pas une zone d'accrochages frontaliers. Avec Marib et le Hadramaout voisin, elle forme ce que l'on appelle le « triangle du pouvoir » du gouvernement yéménite, la zone stratégique où se concentre la production pétrolière et gazière du pays. Le camp d'al-Alam, auparavant utilisé par une milice soutenue par les Émirats arabes unis, se trouve sur un axe logistique crucial reliant Marib, contrôlée par le gouvernement. La frapper avec des missiles balistiques, en profondeur dans un territoire tenu par le gouvernement, relève autant de la démonstration de portée et de renseignement que de la puissance de feu.
Les Houthis ont aussi poursuivi leur campagne contre l'Arabie saoudite, que les missiles et les drones peinent à contrer malgré un armement fourni par les États-Unis, pourtant très supérieur, ont déclaré des responsables à The Hindu. Mardi, les autorités saoudiennes ont émis une alerte d'attaque pour la région de Riyad, suivie du bruit d'une explosion dans le nord de la capitale, près de l'aéroport international King Khalid, un aéroport qui a fait l'objet de multiples attaques ce mois-ci et a dû suspendre ses opérations. L'alerte a été levée peu après ; l'Arabie saoudite a indiqué qu'un missile balistique avait été intercepté.
Rashad al-Alimi, président du Conseil présidentiel de direction yéménite, a condamné ce qu'il a qualifié d'« attaque criminelle » et promis une « réponse ferme ». Al-Eryani, le ministre de l'Information, a accusé les Houthis de « tenter de fabriquer une fausse victoire médiatique, de remonter le moral de leurs éléments en train de s'effondrer et de dissimuler les défaites et revers qu'ils subissent sur plusieurs axes de combat ». Il est difficile de disposer d'estimations fiables du bilan du dernier mois de combats, mais il se chiffrerait à plusieurs milliers de morts, selon The Guardian.
Ce qui va se passer
Deux processus vont façonner les prochains jours. Le premier est l'enquête promise sur les raisons pour lesquelles tant de recrues ont été laissées si exposées, rassemblées en formation, à découvert, dans un camp connu, à portée de missiles. Le second est la réponse promise du gouvernement, et la question de savoir si elle portera sur le front occidental, où l'offensive se poursuit sur la côte de la mer Rouge, ou si elle ouvrira de nouvelles pressions autour de Taëz et de Marib.
Pour les familles qui attendent à Shabwa, les questions sont plus immédiates. Quatorze personnes restent portées disparues selon le dernier communiqué du bureau des médias provincial ; les blessés sont répartis dans des hôpitaux de trois provinces ; et les funérailles ont commencé pour de jeunes hommes qui, selon le récit de leur gouverneur, s'étaient engagés pour protéger leurs propres villes et n'ont jamais tiré un seul coup de feu. Savoir si cette frappe durcira les lignes de front ou poussera l'un ou l'autre camp vers une pause est la question que se pose le reste du pays, et pour l'instant, personne à Sanaa, Aden ou Riyad n'y a répondu.
Sources
Cet article s'appuie sur des reportages de :

